UFORCA-NICE
SESSION 2026 - 2027
SECTION CLINIQUE DE NICE
LES PATHOLOGIES
DU NARCISSISME
Argument
Quelle est la place et la fonction du narcissisme dans la culture et dans la clinique et quel usage fait-on de ce concept ?
Près de la moitié des images postées sur Instagram seraient des selfies ou des photos de soi[1]. Les réseaux sociaux, fréquentés par deux personnes sur trois dans le monde prennent l’allure de véritables temples du moi, ce que ne contredit pas la mode du self-care, culte de soi devenu une véritable injonction morale. Désormais, il est question de narcissisme de masse. Mais qu’est-ce qui pousse donc les parlêtres vers cette passion pour eux-mêmes ? Les objets connectés encouragent le rapport à l’image et la mise en spectacle de sa vie esquissant une logique où les sujets sont aux prises avec leur moi-idéal, en passe de surplomber tout rapport avec l’idéal. C’est l’assomption de l’imaginaire devant le symbolique. En contrepoint de cet engouement, mais tout aussi populaire, la figure du « pervers narcissique » désigne la dimension mortifère du narcissisme quand il se fait valoir au détriment d’autrui.
Freud a élevé le narcissisme au rang d’un concept analytique à partir de la description clinique emprunté à la psychiatrie classique (autoérotisme de Paul Näcke 1899) et en réponse à une critique de Jung. La théorie analytique se trouve alors mise à l’épreuve par la psychose, désignée sous les termes de « névrose narcissique » par opposition aux « névroses de transfert ». Dans les « névroses narcissiques » la libido se reporte sur le moi, c’est ce que démontre le paradigme du délire des grandeurs. Dans les « névroses de transfert » elle est projetée sur les objets d’investissement ou, en leur absence, sur des fantaisies qui les représentent. Ainsi le narcissisme vient-il traduire une économie de la libido partagée entre le moi et ses objets : « plus l’une absorbe, plus l’autre s’appauvrit[2] ».
Les trois voies d’accès à l’étude du narcissisme proposées par Freud restent porteuses : les psychoses et les particularités transférentielles qui s’y associent ; la maladie organique qui provoque le repli de la libido sur le moi ; et la vie amoureuse des êtres humains qui découvre des ressorts narcissiques inattendus. « C’est ça, l’amour. C’est son propre moi qu’on aime dans l’amour, son propre moi réalisé au niveau imaginaire[3] ».
Ainsi Freud affirme-t-il : « Un solide égoïsme préserve de la maladie », « se mettre à aimer pour ne pas tomber malade », « tomber malade lorsqu’on ne peut aimer, par suite de frustration[4] ». En somme, le narcissisme permet d’aborder une sorte de négoce de soi à l’autre en deçà de la problématique œdipienne, tout en incluant le corps.
Les apports de Freud connaîtront différents destins. Chez les post-freudiens le concept de « Perversion narcissique[5] » met l’accent sur la dimension moïque où le caractère pervers ne concerne pas la sexualité mais la dimension morale. Le concept persiste dans la nomenclature psychiatrique du DSM 5, dans la catégorie des « Troubles de la personnalité narcissique ».
Lacan va reprendre le concept du moi pour le considérer comme une fonction de méconnaissance : il donne au sujet l’illusion d’être identique à l’image dans laquelle il se reconnaît. C’est pourquoi il lui préfère le “je”. Sans reprendre la distinction freudienne entre narcissisme primaire et narcissisme secondaire, il déplace la question du narcissisme vers l’axe imaginaire, élaboré à partir du stade du miroir.
L’opération du miroir, au-delà de fixer le sujet à une image de lui-même, le confronte à une unification qui ne sera jamais complète[6], et met aussi en évidence une tension agressive, un c’est « moi ou l’autre[7] », indissociable du lien imaginaire. Le lien entre l’agressivité et le narcissisme trouve ici son origine.
Dans cette continuité, Jacques-Alain Miller remarque combien certaines manifestations où la dimension de l’Autre est en déficit « tiennent à l’émancipation de la relation imaginaire, à la réversibilité a-a’, éperdue de n’être plus soumise à la scansion symbolique[8] », il les nomme « maladies de la mentalité » et les oppose aux « maladies de l’Autre », à l’instar de Freud et ses névroses narcissiques ou de transfert.
Avec Lacan, l’image entre en jeu mais pas seulement. « L’amour-propre est le principe de l’imagination.[9] » Ce qui fonde la « mentalité », c’est « l’adoration comme seul rapport que le parlêtre a à son corps [10]». Le terme d’ego réapparaît alors en référence à Joyce pour définir la relation du parlêtre à son corps. L’ego « c’est l’idée de soi comme corps[11] » qui fait défaut à Joyce et que son écriture vient rabouter. L’usage clinique de ce concept comme de celui de double narcissique, dans la psychose et dans l’autisme, vont renouveler la clinique en démontrant de nouveaux modes de nouages.
Annie Ardisson
[1] Statista – Distribution of Instagram post types (2023).
[2] Freud S., « Pour introduire le narcissisme », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 83.
[3] Lacan J., Le séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 163.
[4] Freud S., « Pour introduire le narcissisme », op. cit., p. 91.
[5] Racamier P. C. en 1986 et M.-F. Hirigoyen qui l’a popularisé.
[6] Lacan J., Le séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 107.
[7] Ibid, p. 110.
[8] Miller J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », La conversation d’Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique, Paris, Agalma/Seuil, 1997, p. 301.
[9] Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 66.
[10] Ibid.
[11] Ibid., p. 150.
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