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Rencontre autour de La Déprise, Clotilde Leguil
Liana Alionti
Le temps d’une soirée, le 9 octobre 2026, la librairie Masséna accueille Clotilde Leguil pour une rencontre autour de son dernier livre, La Déprise. Essai sur les ressorts intimes de la désobéissance.
Cette soirée offrira l’occasion de découvrir ou redécouvrir cet ouvrage paru aux éditions du Seuil en septembre 2025, dans lequel C. Leguil poursuit son exploration du lien entre subjectivité, désir et liberté. Elle y déploie la trame de l’emprise dans la relation amoureuse, ainsi que les mécanismes de l’obéissance, qui peuvent conduire le sujet à une énigmatique « servitude volontaire ».
La rencontre amoureuse est envisagée comme une « déprise de soi », à partir d’un renoncement au narcissisme et d’une ouverture à l’autre. La réflexion de l’auteur s’articule autour de trois mouvements : s’éprendre, se déprendre et se reprendre. La déprise désigne ainsi à la fois le fait de se laisser emporter par l’événement amoureux et de parvenir à se dégager d’une emprise.
Au croisement de la littérature, de la philosophie, de la psychanalyse et du cinéma, et en s’appuyant notamment sur la pensée de Lacan, C. Leguil pose la déprise comme un « art de la désobéissance ».
La rencontre amoureuse, comme l’analyse, ouvre un avenir possible en nous libérant d’un destin prédéfini. L’analyse est une expérience qui permet de « prendre le chemin de la désobéissance au Surmoi, pour explorer la voie du désir ». Qu’il s’agisse de l’analyse ou de la rencontre amoureuse, consentir à passer par le pouvoir des mots et à ne pas céder à la voix du Surmoi peut nous délivrer des sortilèges qui font emprise.
Nous serons très heureux de vous retrouver le 9 octobre 2026, à 19h, à la Librairie Masséna, pour partager un moment de rencontre et d’échange autour de ce livre passionnant et profondément actuel. Nous vous attendons donc nombreux pour participer à ce qui fera, très certainement, événement dans notre région !
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L’art de la désobéissance
Audrey Prévot
Élever la désobéissance à un art de vivre et d’aimer, voici la voie à laquelle nous introduit le dernier essai de Clotilde Leguil. La désobéissance n’est pas un concept en psychanalyse. Cette notion empruntée notamment au champ de la philosophie politique a cependant l’intérêt d’apporter un nouvel éclairage sur les « choses de l’amour [1]». Si le risque des mauvaises rencontres et des abus sexuels a pris le devant de la scène et imprègne toujours plus les esprits, l’expérience amoureuse doit pouvoir en être préservée.
Parier sur les vertus des noces de l’amour et du désir s’apparente ici à un acte de désobéissance. C.Leguil propose d’en explorer les contours, d’un point de vue psychanalytique, à travers des références prélevées dans la littérature classique, contemporaine et dans la philosophie. Désobéir ne s’apparente pas à la révolte ou à la transgression, mais plutôt à ce qu’elle qualifie comme une déprise intime. Se déprendre recouvre plusieurs dimensions, lesquelles convoquent différemment le désir et le lien à l’autre.
D’un côté, le consentement à l’événement amoureux ne va pas sans une part de désobéissance. Il s’agit en effet de se déprendre des règles qu’on s’imposait à soi-même, des « normes de la rencontre imaginée [2]» ou encore de la volonté de maîtrise du narcissisme alimentée par les discours de notre époque. S’ouvrir à la surprise et à l’inconnu que comporte nécessairement l’engagement amoureux impose d’emprunter une voie nouvelle qui n’est plus exactement celle qu’on suivait jusqu’ici. Quand l’événement de la rencontre se produit, plus question d’obéir aux principes forgés au fil du temps, mais saisir plutôt le kairos pour écrire avec l’autre un nouveau chapitre de l’histoire, dans une autre langue. Le désir à l’œuvre est ce qui produit une intensification du sentiment de la vie.
Par ailleurs, quand l’amour vire au drame, la désobéissance à l’autorité obscure qui emprisonne devient un puissant recours. Quand le désir s’est éclipsé, la jouissance s’impose alors, transformant l’expérience amoureuse en une forme de servitude volontaire [3]. La soumission aux seuls commandements du partenaire ne doit pas être confondue avec l’amour au sens noble du terme. Obéir aveuglement à l’être aimé correspond plutôt à un pur sacrifice du corps et de l’âme pour le satisfaire. Pour le dire avec les mots de Lacan : « La jouissance de l’Autre,[…], du corps de l’Autre […], n’est pas le signe de l’amour [4]». En faire l’épreuve touche au tragique.
D’une autre manière, vouloir être tout pour l’autre, exiger de faire Un avec lui au nom de l’amour absolu peut conduire à une douleur extrême et à une solitude radicale. Car le déchainement pulsionnel que cet impératif surmoïque précipite peut paradoxalement anéantir l’amour tissé entre les deux partenaires. Se défaire de cette méprise qui fait croire à une parfaite harmonie dans l’amour assure une relance du désir et crée des conditions plus favorables pour une nouvelle rencontre avec l’Autre.
Parions avec C. Leguil que « Là où surgit la désobéissance croît aussi ce qui sauve [5]». Laissons-nous porter par la voie qu’elle ouvre ici, celle de l’art de la déprise pour que le sublime de l’amour et la fonction féconde du désir [6] ne se laissent pas atteindre par le seul règne d’une jouissance sans limite.
[1] Lacan J., Je parle aux murs. Entretiens de la chapelle Sainte-Anne, Paris, Seuil, 2011, p. 96.
[2] Leguil C., La déprise. Essai sur les ressorts intimes de la désobéissance, Paris, Seuil, 2025, p. 12.
[3] C. Leguil nous rappelle que le concept de servitude volontaire a été introduit au XVIe siècle par le philosophe Étienne de La Boétie. Cf. La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris, Flammarion, 1983.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
[5] Leguil C., La déprise. Essai sur les ressorts intimes de la désobéissance, op. cit., p. 203.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 11.
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Le faire Un dans l’amour et dans l’histoire
Irina Micu
Clotilde Leguil part de cette question fondamentale : qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, dans une relation amoureuse, la personne se soumet au désir fermé de L’autre, allant jusqu’à mettre son propre désir de côté, jusqu’à s’oublier soi-même ?
Elle nous fait remarquer que la même question peut se poser à l’égard de grands événements de l’histoire, comme les passages de moments révolutionnaires à de nouveaux régimes. Qu’est-ce qui fait que les grands révoltés des débuts de tout mouvement révolutionnaire deviennent les fervents défenseurs de nouveaux régimes, tout aussi sourds aux désirs individuels que ceux d’avant ?
C. Leguil souligne que, tant pour l'intime que pour la société, à l'origine il y a un acte qui relève de la déprise. En acceptant la rencontre amoureuse, la personne consent à être bousculée dans ce qui faisait son être jusqu’alors, elle accepte de se confronter à quelque chose de radicalement nouveau.
Il en va de même dans le rapport à la société : le premier acte d’une révolte est un acte de désobéissance. La personne décide de soutenir son désir propre au-delà de ce que la société peut lui imposer comme normes et comme croyances.
Alors, pourquoi la bascule ? Qu’est-ce qui se passe chez une personne chez qui se produit cette bascule, laquelle la fait changer de position : de la déprise et de la désobéissance à l’emprise et l’obéissance ?
Une des grandes qualités de ce livre est qu’elle présente les différents destins d’un évènement initial, à partir des possibles choix de l’être : choisir la rencontre avec un autre, se laisser hypnotiser par la croyance en l’amour, soutenir son désir ou le perdre à la faveur d’un nouveau dictat social. Alors pourquoi prendre le chemin de l’emprise et de l’obéissance ?
C. Leguil nous donne un élément de réponse avec ce fantasme, voire cet impératif de faire Un avec l’autre. Partir de la croyance qu’il y aurait un qui pourrait combler le manque-à-être amènerait la personne à se soumettre à cet autre, à être fasciné par son désir obscur au point de s’oublier soi-même. Il s’agit d’une exigence surmoïque, celle d’essayer de répondre coûte que coûte à ce qu’on perçoit de la demande de l’autre, afin de refaire Un à deux.
On retrouve le même impératif chez l’homme révolté par l’ordre social. Le premier acte est celui d’une désobéissance, un refus de céder sur ce qui est important pour soi. Ce qui reste à interroger est l’acte d’après : s’agit-il de défier un ordre pour imposer un nouvel idéal ou s’agit-il de défier un ordre pour laisser la porte ouverte à quelque chose de nouveau ?
Le destin du révolté ne sera pas le même selon ce qui a animé sa révolte, car derrière la croyance en un nouvel idéal, se cache l’exigence de l’Uni-totalité, une exigence d’obéissance totale au nom d’une union idéologique avec les autres.
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